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Graphe représentant les métadonnées de milliers de documents d'archives,
documentant le réseau social de centaines d'acteurs de la Société des Nations. Par Calvinius [CC-BY-SA-3.0]

Numérisation et informatisation (Part III)
De l’encodage des instruments de recherche

En terminant notre billet précédent, nous avons émis l’hypothèse que la raison computationnelle, en tant que nouveau paradigme, induisait de fait une nécessaire modification du processus de production des instruments de recherche. Notre propos étant de suggérer des pistes de réflexion et d’essayer de traduire en termes concrets l’impact de ce nouveau contexte sur le processus de production à proprement parler.

Les grandes étapes des modes de production de nos inventaires

Pour ce faire, nous allons récapituler un peu schématiquement ce qu’ont été ces grandes étapes à partir de l’usage des machines à écrire :

Premier mouvement

Les inventaires étaient d’abord dactylographiés puis imprimés par des imprimeurs.

Deuxième mouvement

L’avènement du traitement de texte dans les années 1980 : premiers effets de la raison computationnelle, la maîtrise sur la forme s’est ajoutée à la problématique de la production des contenus/descriptions.
Conséquence directe de la disponibilité de nouveaux moyens/outils, on a eu tendance à accorder beaucoup d’attention à la forme et à la présentation de l’inventaire.
Quel archiviste qui par l’usage d’un traitement de texte ne s’est pas un jour préoccupé de la place de la cote et des dates extrêmes ? Ou encore, de forger un titre qui permette de bien annoncer la liste d’articles à suivre et, pour des questions de lisibilité, de placer les cotes ou une description complémentaire là où elles ressortiraient le mieux, plutôt qu’en fonction de leur nature ?

De façon tout à fait inattendue, on pourrait dire que la forme en est venue à prendre une telle place que, insidieusement, la présentation, en tant que telle, s’est mise à influencer et à agir sur la structuration de l’information. En d’autres termes, sur la façon dont l’archiviste organise la hiérarchie des contenus, du général au particulier, et ce, non pas du fait de prérogatives réellement archivistiques, mais bien du fait de préoccupations de présentation.
Tant que les instruments de recherche sont restés sous traitement de texte (et beaucoup sont encore produits de cette façon), que ces derniers ont été imprimés puis mis en salle de lecture à l’usage des publics, l’incongruité est restée quasi inaperçue. L’organisation hiérarchique de l’information était bien là mais plus visuelle que structurelle.
Avec l’usage du tableur, la problématique de structuration des contenus est revenue au premier plan.
Ces quelques exemples visent à illustrer comment les outils dont nous disposons pour produire peuvent induire le processus au sens de la raison computationnelle. C’est-à-dire au sens où nos modes de production sont informés par la façon dont nous mettons à profit les outils à notre disposition, le passage de la machine à écrire au traitement de texte ayant ainsi passablement modifié notre rapport à l’organisation de la hiérarchisation des contenus, de la structure organisationnelle des métadonnées descriptives.

Troisième mouvement

Avec la normalisation de la production des instruments de recherche, une nouvelle étape a été franchie. En effet, pour rappel, nous savons que les normes métier permettent d’harmoniser les pratiques et ont pour mode d’expression un format de fichier informatique correspondant.
Dans le cas des archivistes, la norme ISAD(G) a eu pour pendant la DTD-EAD, version 1, puis rapidement derrière la version 2002, toujours d’usage aujourd’hui mais pour peu de temps encore. Car, comme nous le savons, l’EAD 2002 est en passe de subir des évolutions qui s’annoncent conséquentes : l’EAD 3.
La normalisation a donc permis le franchissement d’une nouvelle étape en matière de production d’instruments de recherche par le passage à l’IR électronique normalisé. Au respect de la norme, s’est donc ajouté le respect d’une syntaxe. Les questions de présentation, de publication, devenant moins du ressort de l’archiviste que du webmestre ou de « l’e-archiviste ».

De l’IR au corpus d’IR

Rappelons-nous ce qu’implique concrètement la raison computationnelle : modification des modes de pensée, modification des processus.
Émettons un instant l’hypothèse qu’en portant l’attention de l’archiviste sur la prise en compte du corpus d’instruments de recherche plutôt que sur l’instrument de recherche isolé, la production ex nihilo de l’instrument de recherche participerait (au sens de la raison computationnelle) à la transformation de la pensée, à la transformation des processus de mise en œuvre métier et donc du rapport au faire de l’archiviste ? Qu’en serait-il ?
Pour établir un parallèle avec ce que nous dit Bachimont du dossier électronique patient, si l’on considère que le corpus d’instruments de recherche électroniques constitue une « unité électronique objectivable », il deviendrait une sorte « d’hyperdocument » que l’on peut manipuler en tant que tel.
Et que le corpus, rendu « réel et effectif comme structure informationnelle » par la virtualisation, introduit une « nouvelle » réalité, voire davantage de réalité que chaque inventaire produit isolément. Ne serait-il pas défendable, de ce point de vue, d’envisager que la production d’un instrument de recherche électronique ne peut se réduire à sa seule expression en un format informatique aussi normalisé soit-il, mais qu’il ne prend de sens réel que dans la mesure où sa construction découle d’une logique qui serait celle du corpus auquel il appartient ?

Contrairement à l’instrument de recherche isolé, la conception et la mise en œuvre d’un corpus d’instruments de recherche interrogeable relève de plusieurs étapes et éléments qui participent au tout qu’il constitue.
Il se compose :

  •   des IR qui le constituent
  •   mais aussi de la stratégie d’indexation ou clés d’accès.

Il est constitué par :

  •   les parcours voulus par l’archiviste (en fonction du caractère organique des documents mais pas uniquement).

Et, enfin, il repose sur la fondamentale harmonisation des processus de production :

  • forme (règles de nommage des IR par exemple),
  • fond (harmonisation des index et de leur usage),
  • mais aussi harmonisation de l’utilisation des outils en vue d’une production cohérente des contenus sans lesquels le corpus ne pourrait être interrogeable de façon transversale et optimale.

De ces besoins découle la nécessaire définition des processus de production et des règles en conformité à la « réalité » de sa structure informationnelle.

En guise de conclusion

Revenons à notre hypothèse : si la production ex nihilo des instruments de recherche participe à la transformation du rapport même de l’archiviste à la production, peut-on alors proposer que, dans le cadre de la raison computationnelle, le format de fichier ne saurait à lui seul constituer une fin en soi, un objectif à atteindre en dehors de toute considération de l’unité électronique objectivable ?
L’objectif, dans ce contexte, serait-il de se préoccuper moins de la syntaxe (qui peut évoluer à tout moment) mais bien d’inscrire le faire, la pratique, dans un processus qui garantirait d’une part, la pérennité du corpus en tant qu’unité objectivable et, d’autre part, son intelligibilité culturelle, c’est-à-dire le « faire sens » dans le temps ?
À l’heure où l’industrialisation de l’encodage a pour principale préoccupation la transformation syntaxique d’anciens inventaires, et même de plus récents, au seul objectif de disposer de fichiers « normalisés », il nous semble encore temps de prendre la mesure, pour notre métier, du paradigme proposé par Bruno Bachimont.

Inspiré de l'article de Stéphane Crozat Chaînes éditoriales et rééditorialisation de contenus numériques

Numérisation et informatisation (Part I)
De la raison graphique à la raison computationnelle : une révolution en marche

Raison graphique

Citant Thomas Kuhn dans The Structure of Scientific Revolutions, Jack Goody explique dans son célèbre ouvrage, La raison graphique, qu’une « révolution scientifique consiste en un changement de paradigme, une modification de la structure globale, par lesquels on passe d’un ensemble de présupposés et de modèles à un autre ». De ce fait, le paradigme définit et limite le champ des problèmes que la science cherche à résoudre et c’est précisément les limites imposées par ce changement de paradigme qui « conditionnent le développement d’un domaine du savoir » et constituent par ce processus « un progrès par rapport au stade pré-paradigmatique » [1]. Ce postulat offre un cadre à la thèse de l’auteur, thèse selon laquelle l’invention de l’écriture a constitué un changement de paradigme, permettant l’adoption et l’application d’un nouveau mode et d’une nouvelle technologie de la communication, donnant ainsi naissance à une raison graphique. Ce passage de l’oral à l’écrit, loin de constituer seulement un changement de support, a introduit une transformation du moyen technique de production et de manipulation du sens qui a eu pour conséquence d’agir et de modifier la nature même de la connaissance [2].

Ainsi, l’écriture

« rendit possible une nouvelle façon d’examiner le discours grâce à la forme semi-permanente qu’elle donnait au message oral. (…) permit d’accroître le champ de l’activité critique, favorisa la rationalité, l’attitude sceptique, la pensée logique. (…) simultanément s’accrut la possibilité d’accumuler des connaissances, en particulier des connaissances abstraites, parce que l’écriture modifiait la nature de la communication en l’étendant au-delà du simple contact personnel et transformait les conditions de stockage de l’information ;(…) » [3]

Le recours à l’écriture comme mode de communication a donc non seulement modifié la nature même de la communication, mais l’écrit, comme mode de communication, a entraîné une transformation profonde des sociétés en faisant émerger de nouveaux champs de connaissance. L’écrit : pourvoyeur de nouvelles opportunités et créateur de nouveaux environnements eux-mêmes favorables à l’écriture.
L’écriture a constitué par conséquent un événement structurel clé et revêt une « importance décisive, non seulement parce qu’elle conserve la parole dans le temps et dans l’espace, mais aussi parce qu’elle transforme le langage parlé : elle extrait et abstrait les éléments constitutifs ; ainsi la communication par l’œil engendre des possibilités cognitives nouvelles par rapport à celles qu’offre la communication par la voix. »[4] Donc, au-delà du changement de support, c’est bien le rapport même à la connaissance qui se voit transformé œuvrant vers la nécessité d’acquérir de nouvelles compétences, l’intégration d’une nouvelle logique, d’un nouveau rapport au savoir ; bref, un nouveau champ des possibles.

« L’existence de l’alphabet change donc le type de données auxquelles on a affaire et change aussi la gamme des programmes dont on dispose pour traiter ces données. (…) je prétends que des changements comme ceux que je viens de décrire sont à considérer comme des changements dans les modes de pensée, dans les aptitudes à la réflexion et même dans le développement de l’activité cognitive (…) » [5]

Raison computationnelle

C’est dans cette même veine que Bruno Bachimont évoque la notion de « raison computationnelle », c’est-à-dire, le numérique comme substance organique d’une nouvelle rationalité, basée cette fois sur le calcul.
De même que l’écriture a entraîné un changement de rationalité, l’introduction de l’informatique a d’abord modifié les processus en termes du traitement d’information, puis, l’introduction des techniques numériques, comme le propose Bachimont, « a étendu aux contenus la mutation entraînée par l’informatisation : tout contenu, qu’il soit textuel, audiovisuel, graphique ou photographique, peut être codé de manière numérique et soumis dès lors à des processus calculatoires informatiques. Nous sommes actuellement au cœur de cette mutation dont nous commençons seulement à entrevoir les conséquences. » [6] Tout comme l’écriture en son temps, le numérique aujourd’hui (comme support d’inscription des contenus et de formalisation des formes d’expressions) est en train de profondément modifier le rapport au sens et à la pensée, il caractérise ainsi l’évolution d’une raison graphique en raison computationnelle. En effet, les médiations numériques comme nouveau mode d’accès aux contenus instaure « de nouvelles conditions pour l’environnement culturel pour les esprits qui trouvent des outils et inscriptions configurées et accessibles selon des modalités nouvelles en rupture avec la culture de l’écrit. » [7] L’expansion sans cesse croissante des contenus mis en ligne confère, qui plus est :

« une abondance déstructurée qui supprime les repères habituels et instaure une désorientation des esprits.
Cette désorientation ne peut être surmontée que par la constitution d’une culture endogène à ces innovations techniques, en proposant les outils critiques et intellectuels, où les esprits retrouvent leurs repères, ont prise sur les contenus et reconstituent une société des esprits par delà les médiations numériques. » [8]

À ce stade, nous ne pouvons qu’acquiescer à l’affirmation de Bachimont selon laquelle le numérique induit à son tour un « mode de pensée particulier et un rapport au monde spécifique », qu’en d’autres termes le recours à l’évocation d’une raison computationnelle sert à « expliquer le fait que nous pensons différemment avec les outils numériques. » [9]

Au-delà des évidences, il semblerait prudent de s’interroger sur la nature des changements qu’entraine la raison computationnelle. Nous proposons d’aborder, dans un prochain billet, la question de la production des instruments de recherche à l’aune de ce changement de paradigme.


  1. Jack Goody. La raison graphique – la domestication de la pensée sauvage. Paris, Les Editions de Minuit, 1979, p. 103. Version originale : The domestication of the savage mind, Cambridge University Press, 1977.
  2. Ibid., « Même si l’on ne peut raisonnablement pas réduire un message au moyen matériel de sa transmission, tout changement dans le système des communications a rendu nécessaire d’importants effets sur les contenus transmis. » p. 46.
  3. Ibid., p. 87.
  4. Ibid. p. 221.
  5. Ibid. p. 195.
  6. B. Bachimont. Ingénierie des connaissances et des contenus. p. 46.
  7. Ibid. p. 69-70.
  8. Ibid. p. 70.
  9. Ibid. p. 71.

Autre lecture :
Stéphane Crozat. Chaînes éditoriales et rééditorialisation de contenus numériques. in Le document numérique à l’heure du web des données. Séminaire Inria, Carnac 1er-5 octobre 2012. – ADBS Éditions, 2012. – 256 p. ; 24 cm. – ISBN 978-2-84365-142-7. Article accessible en ligne : http://hal.inria.fr/docs/00/74/02/68/PDF/crozat-v2.pdf