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Inspiré de l'article de Stéphane Crozat Chaînes éditoriales et rééditorialisation de contenus numériques

Numérisation et informatisation (Part I)
De la raison graphique à la raison computationnelle : une révolution en marche

Raison graphique

Citant Thomas Kuhn dans The Structure of Scientific Revolutions, Jack Goody explique dans son célèbre ouvrage, La raison graphique, qu’une « révolution scientifique consiste en un changement de paradigme, une modification de la structure globale, par lesquels on passe d’un ensemble de présupposés et de modèles à un autre ». De ce fait, le paradigme définit et limite le champ des problèmes que la science cherche à résoudre et c’est précisément les limites imposées par ce changement de paradigme qui « conditionnent le développement d’un domaine du savoir » et constituent par ce processus « un progrès par rapport au stade pré-paradigmatique » [1]. Ce postulat offre un cadre à la thèse de l’auteur, thèse selon laquelle l’invention de l’écriture a constitué un changement de paradigme, permettant l’adoption et l’application d’un nouveau mode et d’une nouvelle technologie de la communication, donnant ainsi naissance à une raison graphique. Ce passage de l’oral à l’écrit, loin de constituer seulement un changement de support, a introduit une transformation du moyen technique de production et de manipulation du sens qui a eu pour conséquence d’agir et de modifier la nature même de la connaissance [2].

Ainsi, l’écriture

« rendit possible une nouvelle façon d’examiner le discours grâce à la forme semi-permanente qu’elle donnait au message oral. (…) permit d’accroître le champ de l’activité critique, favorisa la rationalité, l’attitude sceptique, la pensée logique. (…) simultanément s’accrut la possibilité d’accumuler des connaissances, en particulier des connaissances abstraites, parce que l’écriture modifiait la nature de la communication en l’étendant au-delà du simple contact personnel et transformait les conditions de stockage de l’information ;(…) » [3]

Le recours à l’écriture comme mode de communication a donc non seulement modifié la nature même de la communication, mais l’écrit, comme mode de communication, a entraîné une transformation profonde des sociétés en faisant émerger de nouveaux champs de connaissance. L’écrit : pourvoyeur de nouvelles opportunités et créateur de nouveaux environnements eux-mêmes favorables à l’écriture.
L’écriture a constitué par conséquent un événement structurel clé et revêt une « importance décisive, non seulement parce qu’elle conserve la parole dans le temps et dans l’espace, mais aussi parce qu’elle transforme le langage parlé : elle extrait et abstrait les éléments constitutifs ; ainsi la communication par l’œil engendre des possibilités cognitives nouvelles par rapport à celles qu’offre la communication par la voix. »[4] Donc, au-delà du changement de support, c’est bien le rapport même à la connaissance qui se voit transformé œuvrant vers la nécessité d’acquérir de nouvelles compétences, l’intégration d’une nouvelle logique, d’un nouveau rapport au savoir ; bref, un nouveau champ des possibles.

« L’existence de l’alphabet change donc le type de données auxquelles on a affaire et change aussi la gamme des programmes dont on dispose pour traiter ces données. (…) je prétends que des changements comme ceux que je viens de décrire sont à considérer comme des changements dans les modes de pensée, dans les aptitudes à la réflexion et même dans le développement de l’activité cognitive (…) » [5]

Raison computationnelle

C’est dans cette même veine que Bruno Bachimont évoque la notion de « raison computationnelle », c’est-à-dire, le numérique comme substance organique d’une nouvelle rationalité, basée cette fois sur le calcul.
De même que l’écriture a entraîné un changement de rationalité, l’introduction de l’informatique a d’abord modifié les processus en termes du traitement d’information, puis, l’introduction des techniques numériques, comme le propose Bachimont, « a étendu aux contenus la mutation entraînée par l’informatisation : tout contenu, qu’il soit textuel, audiovisuel, graphique ou photographique, peut être codé de manière numérique et soumis dès lors à des processus calculatoires informatiques. Nous sommes actuellement au cœur de cette mutation dont nous commençons seulement à entrevoir les conséquences. » [6] Tout comme l’écriture en son temps, le numérique aujourd’hui (comme support d’inscription des contenus et de formalisation des formes d’expressions) est en train de profondément modifier le rapport au sens et à la pensée, il caractérise ainsi l’évolution d’une raison graphique en raison computationnelle. En effet, les médiations numériques comme nouveau mode d’accès aux contenus instaure « de nouvelles conditions pour l’environnement culturel pour les esprits qui trouvent des outils et inscriptions configurées et accessibles selon des modalités nouvelles en rupture avec la culture de l’écrit. » [7] L’expansion sans cesse croissante des contenus mis en ligne confère, qui plus est :

« une abondance déstructurée qui supprime les repères habituels et instaure une désorientation des esprits.
Cette désorientation ne peut être surmontée que par la constitution d’une culture endogène à ces innovations techniques, en proposant les outils critiques et intellectuels, où les esprits retrouvent leurs repères, ont prise sur les contenus et reconstituent une société des esprits par delà les médiations numériques. » [8]

À ce stade, nous ne pouvons qu’acquiescer à l’affirmation de Bachimont selon laquelle le numérique induit à son tour un « mode de pensée particulier et un rapport au monde spécifique », qu’en d’autres termes le recours à l’évocation d’une raison computationnelle sert à « expliquer le fait que nous pensons différemment avec les outils numériques. » [9]

Au-delà des évidences, il semblerait prudent de s’interroger sur la nature des changements qu’entraine la raison computationnelle. Nous proposons d’aborder, dans un prochain billet, la question de la production des instruments de recherche à l’aune de ce changement de paradigme.


  1. Jack Goody. La raison graphique – la domestication de la pensée sauvage. Paris, Les Editions de Minuit, 1979, p. 103. Version originale : The domestication of the savage mind, Cambridge University Press, 1977.
  2. Ibid., « Même si l’on ne peut raisonnablement pas réduire un message au moyen matériel de sa transmission, tout changement dans le système des communications a rendu nécessaire d’importants effets sur les contenus transmis. » p. 46.
  3. Ibid., p. 87.
  4. Ibid. p. 221.
  5. Ibid. p. 195.
  6. B. Bachimont. Ingénierie des connaissances et des contenus. p. 46.
  7. Ibid. p. 69-70.
  8. Ibid. p. 70.
  9. Ibid. p. 71.

Autre lecture :
Stéphane Crozat. Chaînes éditoriales et rééditorialisation de contenus numériques. in Le document numérique à l’heure du web des données. Séminaire Inria, Carnac 1er-5 octobre 2012. – ADBS Éditions, 2012. – 256 p. ; 24 cm. – ISBN 978-2-84365-142-7. Article accessible en ligne : http://hal.inria.fr/docs/00/74/02/68/PDF/crozat-v2.pdf